mardi 29 mars 2011
Mathias Enard : Historien ou Ecrivain ?
l’histoire - réelle ou fictive – de Michel Ange lors de la création du pont de la Corne d’or.
Représentation de Constantinople au XVIème siècle
Dans un empire Ottoman sous influence artistique italienne lors de la Renaissance, Michel
Ange fait son apparition à la demande du sultan Bajazet. Le célèbre auteur du David de
Florence accepte cette proposition, pour fuir Jules II, le pape guerrier , à qui il devait dessiner les plans de son tombeau. Il consentit de plus à la demande de Bajazet pour prouver un talent supérieur à celui de son rival Léonard de Vinci, qui a lui-même proposé ses propres plans de ce même pont à Bajazet qui furent d’ailleurs refusés. L’histoire est supposée se dérouler en 1506 et conte l’aventure mystérieuse, poétique et surprenante de ce génie au cœur de la l’ancienne capitale byzantine, à cheval sur deux continents.
http://www.leglobelecteur.fr/index.php?post/2010/08/27/Mathias-Enard-Parle-leur-de-batailles%2C-de-rois-et-d-%C3%A9l%C3%A9phants
Ce roman mêle récits et poésies, ce qui donne un style que l’on retrouve peu dans la littérature. Mathias Enard décrit avec passion une capitale multiculturelle sous le soleil de l’orient. En retraçant cette période inconnue de la vie de Michel-Ange, l’auteur, par cette entreprise audacieuse, nous charme à l’aide de ce style unique, original et parlant à chacun. Cet expert en langues arabes a très certainement étudié le cadre culturel de Constantinople en ce début de XVIe siècle, âge d’or de l’art italien pour nous en peindre un tableau si précis. Mathias Enard ressuscite l’orient du 16eme siècle en utilisant le champ lexical des cinq sens :
« La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants. Nous sommes un peuple de relégués, de condamnés à mort. Je ne te connais pas. Je connais ton ami turc ; c’est l’un des nôtres. Petit à petit il disparaît du monde, avalé par l’ombre et ses mirages ; nous sommes frères. Je ne sais quelle douleur ou quel plaisir l’a poussé vers nous, vers la poudre d’étoile, peut-être l’opium, peut-être le vin, peut-être l’amour ; peut-être quelque obscure blessure de l’âme bien cachée dans les replis de la mémoire.
Tu souhaites nous rejoindre.
Ta peur et ton désarroi te jettent dans nos bras, tu cherches à t’y blottir, mais ton corps dur reste accroché à ses certitudes, il éloigne le désir, refuse l’abandon.
Je ne te blâme pas.
Tu habites une autre prison, un monde de force et de courage où tu penses pouvoir être porté en triomphe ; tu crois obtenir la bienveillance des puissants, tu cherches la gloire et la fortune. Pourtant, lorsque la nuit arrive, tu trembles. Tu ne bois pas, car tu as peur ; tu sais que la brûlure de l’alcool te précipite dans la faiblesse, dans l’irrésistible besoin de retrouver des caresses, une tendresse disparue, le monde perdu de l’enfance, la satisfaction, le calme face à l’incertitude scintillante de l’obscurité. Tu penses désirer ma beauté, la douceur de ma peau, l’éclat de mon sourire, la finesse de mes articulations, le carmin de mes lèvres, mais en réalité, ce que tu souhaites sans le savoir, c’est la disparition de tes peurs, la guérison, l’union, le retour, l’oubli.
Cette puissance en toi te dévore dans la solitude.
Alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l’autre dans la nuit. »
Ou encore
« "Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage" ».
La narratrice de cet extrait est une danseuse qui s’exprimera de cette façon poétique à plusieurs reprises dans le livre. Michel-Ange, le personnage principal, la décrira comme un être à part, entre les deux sexes, et d’une extrême beauté. Un grand mystère enveloppe ce personnage suscitant la fascination qui sera lié indirectement à Michel-Ange. Le récit de Mathias Enard contient une affinité avec les arts tels que la musique ou l’architecture :
“Petit à petit, assis en tailleur sur ses coussins, Michel-Ange se sent envahi par l'émotion. Ses oreilles en oublient la musique, alors que c'est peut-être la musique elle-même qui le plonge dans cet état, lui fait vibrer les yeux et les emplit de larmes qui ne couleront pas ; comme dans l'après-midi à Sainte-Sophie, comme chaque fois qu'il touche la Beauté, ou l'approche, l'artiste frémit de bonheur et de douleur mêlés“.
On ne peut pas parler de « Parle-leur de batailles de rois et d’éléphants » sans citer le plus fidèle compagnon de Michel-Ange pendant cette période de sa vie : Mesihi. Ce poète débauché le guida à travers cette aventure que nous conte si bien Mathias Enard. Le poète était surnommé « le fils de la ville », et doit son nom au fait qu’il courait plus les tavernes qu’il ne travaillait. Ce protégé d’Ali Pacha est connu comme l’un des poètes les plus originaux de son époque, et Mathias Enard le met en scène de façon étonnante. Il entretient avec Michel-Ange une relation étroite, mystérieuse et profonde.
"Il a sacrifié son amour une dernière fois, sans rien espérer en retour (...) Il pleure souvent; seule l'arrivée de la nuit et de la débauche lui apporte un peu de réconfort"
Ce qui est important à préciser dans ce texte est le rôle du titre. « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » sera expliqué par la danseuse dans cet extrait si poétique, sûrement le plus poétique de ce récit :
« Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage. On les conquiert en leur parlant de batailles, d’éléphants, de rois et d’êtres merveilleux ; en leur racontant le bonheur qu’il y aura au-delà de la mort, la lumière vive qui a présidé à leur naissance, les anges qui leur tournent autour, les démons qui les menacent, et l’amour, l’amour, cette promesse d’oubli et de satiété. » (p.66)
Ce roman n’aurait put être si réaliste si l’auteur n’avait pas étudié le décors en utilisant ses connaissances non seulement dans la langues mais il également vécu au Moyen Orient pendant un temps. Ce roman est assez facile à lire et captive le lecteur en mêlant poésie, roman et récit historique.
Paul d’Annoville Clément Lamy Antoine de Vergzac
lundi 28 mars 2011
Critique
Parle-leur de batailles de rois et d’éléphants, la vinaigrette de la littérature par excellence ?
Quoi de meilleur qu’une bonne vinaigrette où la moutarde lie parfaitement deux éléments opposés, tels que l’huile et le vinaigre ?
Parle-leur de batailles de rois et d’éléphant, paru l’année dernière et primé au prix Goncourt des lycéens est le dernier roman en date de Mathias Enard, grand voyageur et polyglotte accompli. Il met en scène la venue de Michel-Ange, alors peu connu, à Constantinople dans l’optique de concevoir un pont désiré par le Sultan Bajazet. Tout en réalisant les plans, Michel-Ange découvre, dans sa nouvelle vie, une ville ouverte sur deux cultures, deux religions, deux civilisations, deux modes de vie, et prend conscience de l’importance du pont, dont le rôle, comme celui de la moutarde, serait de lier tous ces aspects de la ville différents voire opposés.
La vie de Michel-Ange n’étant que partiellement connue -au XVIème siècle la réputation des artistes primait sur l’exactitude historique- , Mathias Enard a eu la possibilité de réécrire une partie de sa vie, en y intégrant de nouveaux personnages grâce à la richesse de son travail de documentation. Totalement inventés, comme la danseuse andalouse, ou existants réellement, tel le poète Mesihi, ces rencontres vont aider Michel-Ange dans la réalisation de ce nouveau défi artistique.
Le pont que Michel-Ange est donc en charge de réaliser représente toute une symbolique autour du lien, d’un certain clivage, d’un mélange. Mathias Enard a su réinvestir ce thème du mélange tant au niveau de la forme de son œuvre que du fond, ou même au niveau des impressions qu’il parvient à procurer au lecteur.
Il est vrai que le roman Parle-leur de batailles de rois et d’éléphants, n’est pas un roman banal puisque Mathias Enard a réussi à mélanger différents genres littéraires. Bien qu’il se base sur le personnage réel de Michel-Ange, il arrive à intégrer des éléments fictifs : ainsi le lecteur ne sait plus ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Mathias Enard a réussi à trouver un juste milieu entre fiction et réalité, à tel point que nous ne savons plus s’il s’agit d’un roman historique ou d’une biographie romancée. Il nous l’explique d’ailleurs dans la note finale de son livre, page 153-154 « Quant à l’affaire qui nous intéresse ici, voici donc ce que l’on peut facilement retracer : (…) Pour le reste, on n’en sait rien. ».
A ce mélange s’ajoute également une diversité de styles ; alors que certains passages sont basés sur les actions et les pensées des personnages avec des points de vue changeants, d’autres sont des passages épistolaires. L’intégration de ces lettres parvient à rythmer le livre même si elles laissent parfois le lecteur dans le vague, elles nous permettent également de nous rendre compte des relations que Michel-Ange avait avant le début du livre puisqu’il envoie des lettres à sa famille restée en Italie. Par exemple page 39 « Constantinople, 19 Mai
Mais Mathias Enard ne s’arrête pas là et intègre aussi des passages poétiques qui donnent au roman un côté léger, lyrique et presque mystique, à travers les vers inventés et chantés par l’esclave Andalouse à Michel-Ange quand celui-ci est dans ses bras. Le lecteur peut également apprécier des poèmes de Mesihi que Mathias Enard, loin de les imaginer, a repris au véritable poète.
En ce qui concerne les registres, on peut dire, de par les faits historiques, que ce roman présente –entre autre- un registre réaliste. L’action est incontestablement ancrée dans la réalité, des dates précises et des évènements réels nous le prouvent ainsi que de nombreuses descriptions de Constantinople : « Durant le reste de la matinée, sur les quais, autour de la porte, dans les remparts de la ville et jusqu’au milieu du port, où on les promène en barque, Michel-Ange et les ingénieurs observent et mesurent. Le sculpteur florentin contemple le paysage, la colline fortifiée de Péra, de l’autre côté de
Par le mélange de tous ces genres et registres, Mathias Enard a su créer un support reflétant l’histoire qu’il a voulu imaginer. La forme est ainsi à l’image du fond.
Michel-Ange se voit confier la dure tâche de concevoir les plans d’un pont, mais le but poursuivi par le Sultan avec la réalisation de cet ouvrage est si particulier que la conception en devient une véritable épreuve. En effet, ce pont se doit d’être plus qu’un simple lieu de passage : il sera non seulement un carrefour des civilisations, mais également un lieu de rencontre entre Chrétiens et Musulmans ainsi qu’Occident et Orient. « Le pont sur
Cet espace est tout d’abord une rencontre entre deux cultures, comme nous les prouvent les marchandises arrivant par delà les mers et les océans : « huile de Mytilène, savons de Tripoli, riz d’Egypte, mélasse de Crète, tissus d’Italie, charbon d’Izmit, pierres du Bosphore » (page 54). Un endroit où les animaux domestiques peuvent être aussi bien des chiens que des singes, et où l’on joue du tambour basque et de la mandoline tout comme de l’aud et du saz déconcerte Michel-Ange qui se rend compte de l’essence pluriculturelle de la ville.
En ces périodes troubles où la religion déterminait bien souvent la vie d’un individu, Constantinople faisait figure d’exception et de modèle : Sainte Sophie qui était le centre de la chrétienté côtoyant les mosquées et leurs muezzins en toute harmonie en était la preuve. La tolérance était de mise envers les chrétiens tout comme envers les juifs chassés d’Espagne.
Cette ville comme vous l’aurez compris est donc un lieu de rencontre entre deux cultures, deux religions mais également entre l’art byzantin et l’art de la renaissance. C’est donc une ville où s’entremêlent artistes italiens et peintre byzantins, juifs et musulmans, orient et occident. Ce lieu symbolique fait ainsi douter Michel-Ange : «La matière de la ville lui est si obscure » (page 65), Constantinople est mystérieuse, difficile à cerner.
Dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Enard nous fait voyager. Il parvient à convaincre le lecteur de suivre Michel-Ange tout au long de son périple. En effet, grâce à son style d’écriture et à la justesse de ses mots, le lecteur accroche et ressent les émotions ainsi que les sentiments du personnage. Le lecteur voyage et vie avec lui dans un Constantinople cosmopolite où Andalous, Italiens, Chrétiens, Juifs, Levantins, tous sont acceptés, tous sont mélangés.
Mathias Enard dresse le portrait de la très belle ville de Constantinople. Une ville où brillent des couleurs éclatantes. L’auteur, ayant voyagé et séjourné au Moyen-Orient retranscrit parfaitement ce mélange de couleurs. « cipolin, ophite, sérancolin, serpentin, cannelle, dauphin, porphyre, brocatin, obsidien, cinatique. Que de noms, de couleurs, de matières, alors que le plus beau, le seul qui vaille, est blanc, blanc, blanc, sans veines, rainures ni colorations. Le marbre lui manque » (page 68). Cette citation nous permet de rappeler que Michel-Ange est avant tout un sculpteur, et que le marbre qu’il utilise pour ses œuvres lui manque. Pour lui, le blanc représente la douceur dans la clarté. Le blanc symbolise aussi la lumière. Mathias Enard utilise joue beaucoup sur les effets de luminosité dans son roman. En effet, la lumière est omniprésente : « une tache de lumière tombe sur son épaule tordue par l’effort » (page 78), « il voit qu’on apporte de la lumière, il entend qu’on l’appelle » (page 134), « il lui reste une vague lumière, une douceur subtile mêlée d’amertume » (page 151). L’auteur contraste cette luminosité éclatante avec des couleurs obscures : « Et, plus que tout, le dessin, la blessure noire de l’encre, cette caresse crissant sur la grain du papier » (page 65), «
La musique et le chant sont des thèmes que l’on retrouve souvent dans ce roman. Michel-Ange puise ses ressources notamment dans la musique : « il aimait tâter du vin, de la poésie et de la musique » (page 12). Tout au long de son parcours la musique va accompagner l’artiste : « fasciné par la voix puissante qui s’envole dans les aigus […] commenter le chant » (page 48), « puis viennent la musique et le chant » (page 89), « un chant divin » (page 91). Chaque description de mélodie nous entraine dans une atmosphère paisible. La musique est harmonieuse avec des instruments comme « un luth, une mandore et une viole […] accompagnés d’un tambour » (page 42).
Si cet ouvrage est plaisant à lire, c’est grâce à cette alchimie entre ces deux univers, ces deux mondes. En effet Mathias Enard ne s’est pas contenté de présenter deux cultures, mais les a réellement mélangées, s’appuyant également sur la forme de son roman. La symbolique du pont prend alors toute son importance, d’où l’image de cette vinaigrette si bien réalisée, aux bonnes proportions dues au mélange parfait de ces ingrédients pourtant si différents. Finalement le « personnage » principal du livre n’est-il pas Constantinople elle-même ? Evidemment, le lecteur s’interroge : 500 ans plus tard, Constantinople est devenue Istanbul mais son rôle a-t-il réellement changé ?
ALLARD Adrien
MARCHADIER Thibault
POIRIER Aurélie
RIVALLAIN Manon
1èreES.4
Mme FEKI
46 rue du Fort
92140 CLAMART
France - Europe
dimanche 27 mars 2011
Article critique Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants
La symbolique du pont ou la fusion de deux mondes
samedi 26 mars 2011
Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants, un voyage féerique au pays du Grand-Turc
vendredi 25 mars 2011
Article critique de lycéens (2°11)
Parle-leur de jalousie, d’amour et de fascination… Parle-leur de passions et de conspirations… Parle-leur de poésie, d’art et d’inspiration… « Parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges », comme déjà l’écrivait Rudyard Kipling dans Hasard de la vie, en 1928.
Telle est la promesse que cache ce titre aux tonalités orientales. Déjà salué en 2009 pour son roman Zone par les prix de Décembre et du livre Inter, Mathias Enard nous entraîne dans ce nouveau roman, paru aux éditions Actes Sud et récompensé en 2010 par le prix Goncourt des lycéens, dans un univers qui lui est cher. Par ses études de la langue et de la culture persane et arabe, par ses voyages au Moyen-Orient et ses recherches universitaires sur le monde iranien, il recrée dans ce dernier ouvrage toute la splendeur de l’Orient qui illumine le roman.
L’histoire du travail d’un artiste
L’auteur narre avec passion et réalisme l'histoire d'un artiste au cœur froid. Son projet de construction d’un pont est un véritable défi pour surpasser les plus grands artistes de son époque, au prix de trahisons, de rivalité et d’amour. Michel-Ange, sculpteur, peintre, artiste, délaisse le tombeau de Jules II, bravant le courroux du pape guerrier, au delà des pays, au delà des religions. Le 17 avril 1506, il part rejoindre Bajazet au pays des milles et une nuits pour relier et sublimer les deux rives de la Corne d’Or d’un inoubliable monument. Il compte ainsi prouver son talent en surpassant le génie de là Léonard de Vinci où il avait échoué quelques années auparavant. Cherchant l’inspiration lors de visites et rencontres avec le monde oriental, Michel-Ange se laisse imprégner de cette riche culture si différente de la sienne et envoûter par les charmes d’une mystérieuse danseuse. Mais de nombreuses difficultés ralentiront son cheminement vers l’achèvement de son œuvre, qu’il quittera inachevée, imparfaite, et qui finira détruite par les méfaits de la nature. Près de cinq siècles plus tard, Mathias Enard nous fait part d'un fait historique resté dans l’ombre, retraçant ainsi une facette méconnue de l’artiste.
Rencontre de l’histoire et de la poésie
Une mélancolique et touchante poésie se dégage de l’écriture, mêlant l’amour, le chant et les souvenirs aux beautés du monde oriental. C'est une histoire de la nuit, la beauté des mots disparaissant avec le soleil, ne laissant qu'un vague souvenir, un plaisir lointain, nuit oubliée... La poésie enveloppe d’un brouillard onirique les faits bruts de l’histoire. A la manière d’une biographie de Michel-Ange, le roman est ponctué de dates, dates de l'Histoire que personne n'a pris le temps de connaître. Mathias Enard nous fait découvrir avec douceur et passion cette période de la vie de l’artiste, un temps oublié, inconnu ou presque, relatant les faits comme s'il se trouvait aux côtés du sculpteur. Ses sources d’inspiration, ses moments de doutes, de faiblesse, ses colères soudaines et ses choix, douloureux et irréversibles sont couchés à jamais sur le papier. Et Michel-Ange est là, dans toute son humanité, dans toute sa réalité, au cœur de l’histoire : ces lettres qu’il a écrites à ses frères, toutes ces petites choses que dans son carnet il consignait, réapparaissent et cinq cents ans plus tard nous les lisons, émus de redécouvrir, comme pour la première fois, un artiste si célèbre. Mathias Enard a su manier les genres, dosant avec justesse les passages poétiques, narratifs et réalistes, mêlant romanesque et éléments biographiques.
Un témoignage culturel haut en couleur
Vue de Sainte-Sophie
Rouge, orange, jaune, toutes ces tonalités chaudes nous transportent dès les premières pages dans l’atmosphère envoûtante de Constantinople. Couleurs de l'Orient, du soleil couchant, de la chaleur, mais aussi de la violence, de la passion, de la mort, du sang. Mais l’Orient, c’est aussi un univers plus sombre, plus feutré, plus discret, un profond bleu nuit. Couleur du ciel nocturne d’Orient, que l’on imagine parsemé d’étoiles brillantes. Nuits sans sommeil, de travail pour Michel-Ange, d'alcool et d'opium pour Mesihi, poète ottoman talentueux et débauché. A la lecture, les paysages orientaux s’imposent à nos yeux. L’on découvre avec une fascination et un éblouissement égal à celui de Michel-Ange, la merveilleuse Sainte-Sophie, l’on imagine l’appel du muezzin qui invite à la prière du haut des majestueux minarets. Un artiste charmé par l’éclat de la célèbre mosquée et les merveilles du monde ottoman au-delà des différences culturelles, l’art dépassant les réticences et l’intolérance religieuses si présentes au XVIème siècle.
Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants est une invitation au voyage, à la découverte de l’art et de l’histoire à travers une autre culture. L’écriture poétique, limpide, la justesse de l’expression des sentiments donnent vie à un Michel-Ange loin de la Chapelle Sixtine et du David, un Michel-Ange qui doute, échoue, aime, vit. Une petite histoire dans la grande Histoire qui a enrichi l’artiste et qui fait que jamais plus, nous ne verrons les œuvres de Michel-Ange du même œil. Pour reprendre les derniers mots de Michel-Ange en quittant Constantinople, l’artiste ne cherche-t-il pas à « Apparaître, poindre, briller. Consteller, scintiller » pour ne jamais s’éteindre.
Aline Pinçon, Claire Campagnolle, Manon Radiguet et Mathilde Roullot (2°11)
Parle-leur de batailles : une croisée de genres
Parle-leur de batailles : une croisée de genres
Un roman biographique et historique...
Le roman Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants a été écrit par Mathias Enard en août 2010 et édité par Actes Sud.
Le 13 mai 1506, Michelangelo quitte l'Italie et débarque à Constantinople. Fâché avec le pape Jules II, guerrier et orgueilleux, qui refuse de le payer. Obligé de fuir Rome, il a laissé en plan la construction et répond à une invitation du grand sultan Bajazet qui veut lui confier la conception d'un pont sur la Corne d'Or, en échange d'une grosse somme d'argent, projet retiré à Leonardo da Vinci. Michel-Ange accepte alors cette opportunité afin de prouver sa prééminence au monde occidental et oriental, même s'il craint de déplaire au pape en se rendant chez un ennemie Urgence de la commande, tourbillon des rencontres, séductions et dangers de l'étrangeté byzantine, Michel Ange, l'homme de la Renaissance, esquisse avec l'Orient un sublime rendez-vous manqué
Parle-leur de batailles de rois et d'éléphants est un roman très riche par son écriture très diversifiée; on ne trouve pas un seul genre littéraire mais plusieurs qui sont mêlés au fil des pages. Ce n'est donc pas un roman comme les autres, il se démarque par un éventail de genres: biographique, historique, poétique ou encore épistolaire.
Pour commencer, nous pouvons étudier la façon dont l'auteur dépeint cet épisode de la vie de Michelangelo sous une approche historique et biographique. Le livre est structuré par les dates, historiques et oubliées, recherchées par Mathias Enard qui a décidé de décrire avec douceur et passion le déroulement de cette courte période, un temps inconnu ou presque, relatant comme s'il se trouvait, au moment des faits, aux cotés du sculpteur.
C'est aussi un roman historique, l'écrivain s'est en effet inspiré de faits réels : la construction d'un pont. Un pont qui relit deux mondes, deux civilisations, entre l'orient et l'occident, voilà son défi. De plus, ce roman regorge de nombreuses anecdotes sur la vie dans la cour d'Ali Pacha ( vécu vers XVIII et XIX siècles. Il était le gouverneur de la région de l'Épire pour le compte de l'Empire ottoman. http://rhinoceros.eu/2010/08/parle-leur-de-batailles-de-rois-et-d-elephants-de-mathias-enard/
… mais aussi poétique et épistolaire
Mathias Enard intègre également des passages poétiques qui sont présents soit à travers les vers inventés par Mesihi, soit lors des chapitres où le point de vue interne est celui de l’esclave Andalouse, la belle danseuse orientale, dont Michelangelo est tombé amoureux. Tout au long du récit ces paroles relatent ses propres sentiments. Recueil de poésies diverses, amour, chant, souvenirs, la poésie est une partie intégrante du livre. C’est une histoire de la nuit, la beauté des mots disparaît avec le soleil, ne laissant qu’un vague souvenir, un plaisir lointain, nuit oubliée…
De nombreux poèmes structurent le texte tels que «Tu n'as pas su t'élever à la hauteur de l'amour
Et prendre tel le faucon […], Mes gardiens pour l'éternité.»
Il est également épistolaire, de nombreuses lettres parcourent le roman à pratiquement chaque chapitre. Celles-ci sont écrites par Michel-Ange à ses frères, restés en Italie. Ce dernier leur donne de ses nouvelles, ainsi que des considérations matérielles concernant des questions financières et la fabrication d’une dague pour l’un de ses frères.
«Buonarroto,
J’ai reçus ta lettre et te comprends. [...]
Ton Michelagnolo»
http://www.liremoi.com/Parle-leur-de-batailles-de-rois-et.html
Ces passages nous montrent la correspondance qu’entretenait le sculpteur avec ses frères. Ce «témoignage» nous en apprend ainsi plus sur Michel-Ange. Nous avons particulièrement apprécié les nombreux passages poétiques. Nous trouvons qu'il apporte beaucoup de beauté au texte et le rende plus vivant. Il y a également une musicalité, une émotion, une sensualité, un rêve éveillé que l’on peut ressentir à chaque vers. Beaucoup de poésie s'en dégage, c'est pour cela, à notre sens, que l'on peut vraiment parler de récit poétique pour Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.
Tout au long de ce roman, Mathias Enard réussit à pénétrer le mystère d'un évènement. Il transgresse les règles pour rendre vivant, haletant et délectable ce mythe historique. Il manie avec une sensibilité élégante le lyrisme des mots pour nous offrir un petit bijou de sensualité qui sort du commun. Histoire, biographie, poésie, lettre,… tous ces genres se mélangent, s’entrecroisent, s’entremêlent, se confondent. Voilà une croisée de genres pour un livre que l’on se doit de lire…
http://www.viabooks.fr/article/parle-leur-de-batailles-de-rois-et-d-elephants-de-mathias-enard-17929
Comment l’auteur met-il en scène la sexualité et les relations entre les gens du 16ème siècle ?
Comment l’auteur met-il en scène la sexualité et les relations entre les gens du 16ème siècle ?
Sentiments éprouvé par Mesihi envers Michel Ange
L’attirance de Mesihi
Mesihi tombe amoureux de Michel Ange lorsqu’il est chargé de le guider et de l’accompagner dans l’empire byzantin. Ils se promènent quotidiennement le matin, Mesihi assiste Michel Ange dans ses créations artistiques. Mesihi est un ami fidèle de Michel Angelo, cette loyauté est certainement due au fait qu’il éprouve de forts sentiments envers lui. Mesihi veut vivre avec Michel Ange et celui-ci commence d’ailleurs à éprouver des sentiments envers Mesihi mais les refoule. Lors d’une promenade, Michel Ange rencontre l’andalouse et en tombe presque instantanément amoureux. Lorsque Mesihi l’apprend, il est fou de jalousie et se met à ruminer de très noires pensées.
L’acte impardonnable
Mesihi est remplie de haine après avoir compris que Michel Ange éprouve des sentiments pour l’andalouse. Il commence à la haïr puis finalement cette haine se transforme peu à peu en envie de meurtre. Un jour il surprend Michel Ange et l’andalouse, envahi par la haine, il la tua puis fut tuer par l’être qu’il aimait plus que tout, Michel Ange. Après cet évènement, tout le récit est comme chamboulé et flou.
Les sentiments éprouvés par Michel-Ange
Tout au long de l’ouvrage, on perçoit chez Michel-Ange ses sentiments plutôt confus à l’égard de cette mystérieuse danseuse. Il ne connaît pas vraiment son sexe, est-elle seulement une femme ? En pensant sans cesse à elle, il en est épris, il en est amoureux, à tel point que cela devient une obsession.
Cette obsession, cet amour qui le hante est révélé par des situations où Michel-Ange ne peut se concentrer et met moins de cœur à l’ouvrage. Plusieurs fois, au cours du texte, l’artiste italien rencontre ces situations : il pense intensément à elle, sa bien aimée malgré le doute sur son sexe.
Ce doute semble rendre invraisemblable ou plutôt étonnant cette attirance entre l'artiste et la danseuse. Cela reste un mystère, pour ne pas dire une bizarrerie... Ce mystérieux désir qu’exprime Michel-Ange nous semble étrange.
Lors des représentations de la danseuse, il est admiratif et émerveillé par tous les traits du corps de la « femme » de ses pensées. Son attention est vive, surtout pour ses chevilles et ses avant-bras. L’avant-bras est, pour l’artiste italien, une partie du corps fascinante car il aime les différentes façons de les représenter en jouant sur les muscles.
L’artiste se rendra à plusieurs représentations de la « danseuse Andalouse » avec, à chaque fois, cette énigme en tête : s’agit-il véritablement d’une femme ? Il tentera de le savoir…
Notre peintre aime aussi à observer, chez cette danseuse, son ossature et sa musculature, des mollets à ses biceps animés. Elle le laissera plusieurs fois hébété et sans voix, tant et si bien qu’à la fin des différentes représentations, il finira ses nuits ivres morts sur le trottoir, dans la rue.
Plus surprenant encore, Michel-Ange nous apprend de sa propre pensée le désir et les sentiments qu’il éprouve à l’égard du poète turc Mesihi, un homme.
Ainsi la situation évolue, et l’on apprend que Michel-Ange, malgré son amour et son attirance obsessionnelle pour cette jeune danseuse, a une attirance amoureuse pour Mesihi mais, cependant, sans jamais les montrer. Il considère sa relation amoureuse avec Mesihi comme une sorte de jeu que l’on appelle le « je t’aime moi non plus ».
Les occasions vont être nombreuses, pour Michel-Ange, d’entretenir ce rapport ambigu.
Plusieurs fois, Mesihi reviendra à la charge de manière plus ou moins sous-entendue sans que l’artiste italien ne bronche ou ne daigne le suivre. Rares sont les fois où les deux personnages ne sont pas ensemble. Mesihi vient tous les jours après sa décuite de la vieille chercher Michel-Ange afin de lui faire découvrir la ville et, pourquoi pas, essayer de le séduire et de le convaincre de rester après la réalisation de son pont.
Leur relation peut-être qualifiée de relation libre mais néanmoins sans fondement, car ils s’aiment sans se le dire et sans le montrer. Ces événements et ce petit jeu dont la maîtrise revient à Michel-Ange, à l’instar de Mesihi, n’entame en aucun cas l’amour de Mesihi envers l’artiste. On a même l’impression qu’il ne fait que le consolider un peu plus.
Michel- Ange n’exprimera jamais ses vrais sentiments envers Mesihi quitte à le laisser seul et dans le doute. Le lecteur ne peut faire que des suppositions sur les sentiments du peintre à l’égard du poète turc. Cependant Mesihi continuera d’y croire malgré l’indifférence de son bien-aimé, et on comprend que Michel-Ange tient, tout au long du roman, Mesihi en estime, il lui fait confiance. Surtout depuis que le poète turc lui a offert, en signe d’amour, un beau singe.
On notera qu’à certains moments de l’histoire, Michel-Ange se laisse emporter par cet élan et suit inconsciemment le poète turc, comme lorsque ce dernier lui prend délicatement la main pour l’entraîner à l’intérieur de la mosquée, ou encore lorsque Michel-Ange par une nuit de fatigue et d’ivresse suit son compagnon à travers différentes tavernes de la ville en se laissant guider sans dire un mot…
Michel-Ange et son mal du pays
Malgré ses deux amours, plutôt controversés, entre Michel-Ange et Mesihi et entre l’artiste italien et la danseuse andalouse, le peintre, tout au long du roman, exprime un certain malaise. Le personnage principal du roman ressent le « mal du pays ». Michel-Ange n’a qu’une hâte, celle de finir son pont pour enfin pouvoir s’en aller et retrouver ses frères. Des frères avec qui correspond fréquemment par lettres pour les tenir au courant de sa situation à Constantinople et pour les prévenir de l’avancement du chantier.
Ces lettres sont pour Michel-Ange le seul moyen d’être toujours en relation avec le monde extérieur à celui de Constantinople, et donc avec son pays : l’Italie. Le lien avec son pays, il le garde un peu aussi grâce aux marchands Florentins ou Génois qui l’invitent souvent à leurs banquets lors de fêtes religieuses, comme la saint Patrick.
Arslan, un marchand italien bien introduit à Constantinople, va aussi être pour Michel-Ange un très bon allié, puisque c’est grâce à Arslan que l’artiste italien à pu retrouver la danseuse Andalouse qu’il chérissait.
Le peintre ne trouve pas Constantinople à son goût, il juge cette ville trop différente des villes d’Italie. Le mélange des différentes religions cohabitant dans un même espace frappe aussi bien Michel-Ange que le lecteur.
Pour les gens de l’époque, il n’existait que très peu de villes où cohabitaient musulmans, chrétiens et juifs. Ce qui, certainement, a du surprendre Michel-Ange dès son arrivée.
Ne connaissant pas l’art musulman, il trouve ridicule que les artistes de cette confession ne représentent pas leur Prophète, afin de l’immortaliser, à travers la peinture.
L’artiste italien se sent mal, dans une ville où il n’en comprend pas l’esprit. En revanche, il est séduit par cette ville lorsqu’il aperçoit la cour du sultan Bayazid. Il est en effet éblouit par l’opulence et la splendeur de la Cour, avec cette foule d’esclaves, de ministres et les richesses du Sultan Bayazid. Tout cela le fascine.
Bien que le reste de la ville ne soit pas tout à fait à son goût, et malgré la pression du Sultan et de son premier ministre qui pèse sur ses épaules, Michel-Ange, après quelques nuits de panique, parvient à garder son sang froid. Par sa patience qui le caractérise, et qui caractérise les artistes, il sait que l’inspiration pour la création de ce pont politique peut venir à n’importe quel moment. Il est confiant.
Les règles hygiéniques définis par la religion musulmane, ne conviennent pas tout à fait à notre peintre qui, une fois de plus, ne les respectera pas. En effet, chez lui, Michel-Ange n’a pas l’habitude de se laver au moins une fois par semaine ou même de changer régulièrement d’habit. Cela constitue un autre « malaise » du peintre.
Dans le roman, il ne changera en aucun cas ses habitudes d’antan, quitte à se faire remarquer lorsque, par exemple, il marche dans la rue aux cotés de Mesihi qui est toujours propre et soigné.
Michel-Ange ne mange pas beaucoup, et il ne semble guère apprécier les mets turcs que lui prépare Manuel son traducteur. En revanche, cela lui est arrivé d’abuser de boissons et de vin turc qui rendent rapidement saoul, surtout lorsque l’on n’y est pas habitué…
L’artiste a donc le mal du pays et comprend que Constantinople n’est pas une ville où il y passerait sa vie.
Baptiste Carsuzaa et Yanis Ben Nouna (2de 4)